Ombres
FAÇONNER L’INEFFABLE
Cette question a traversé mes années de création, se dessinant en filigrane dans chacune de mes œuvres. Je n’avais pas de réponse unique, et non plus de certitude définitive. Seulement une quête silencieuse, une recherche qui ne cessait de renaître, alimentée par l’instant, par l’événement, par la vie elle-même.
Comment traduire un état d’âme ? Quelle forme donner à une émotion fugace, à une vibration intérieure ?
C’est là toute la tension de la création, ce dialogue constant entre ce que l’on voit et ce qui se dérobe. Façonner les infinies possibilités de l’immatériel... Rendre tangible l’intangible, figer dans la matière ce qui, par nature, échappe...
Lavis colorés, pastels, papier japon sont autant d’outils qui, sous l’impulsion créatrice, deviennent le prolongement d’un élan intérieur, cherchant à matérialiser le désir de l’âme.
Chaque médium doit répondre au concept, s’y plier sans jamais le contraindre. Capturer l’éphémère sans l’alourdir, laisser le geste se poser avec justesse. Le rendu doit être d’une légèreté absolue, fluide, fidèle à l’instant qui l’a vu naître. Comme une respiration suspendue, une aspiration à la beauté et au sublime.
Dans ma nouvelle demeure, au cœur de la campagne nivernaise, j’ai trouvé la voie vers la légèreté.
Dans l’intimité de l’atelier, les ombres dansent sous la lumière du jour, projetant les images sensibles de la végétation environnante. Cette danse éphémère, ces images sans substance, captivent le regard et invitent à les immortaliser. Toute projection devient sujet de travail. Par une succession de gestes et de superpositions de couleurs, les ombres prennent vie. Elles se composent sur la toile avec une fluidité naturelle, sans limites. Grâce à la plasticité des formes et des couleurs, la surface de la toile vibre au rythme des ombres. Animées de teintes subtiles, elles insufflent à l’espace une légèreté presque impalpable et se déploient portées par un fond blanc cotonneux.
L’ombre portée est une trace silencieuse, une projection du réel sur une surface offerte à la lumière. Elle ne vit que par contraste, suspendue entre présence et absence, insaisissable et pourtant ancrée. Elle allonge les formes, les déforme parfois, les enveloppe d’un mystère subtile. Elle n’est ni matière, ni vide, mais l’écho d’une existence, le double immatériel d’un être ou d’un objet. L’ombre portée témoigne du passage du temps, elle accompagne sans bruit, elle prolonge sans capturer. Dans sa douceur diffuse ou sa netteté tranchante, elle raconte une autre histoire du visible, un jeu entre lumière et obscurité, une danse entre révélation et disparition.